Impressions cubaines

Mardi 3 avril 2018, Aéroport de Milan, Italie.

Ce matin à Turin, j’ai failli rater le train pour Milan. J’ai quitté mon Airbnb à la cubaine, en faisant confiance au hasard, aux taxis, aux transports publics, aux gens dans la rue qui devaient me permettre d’arriver comme une fleur à 7h30 à la gare pour mon train. Mais sur les terres européennes de l’anticipation, j’avais oublié que les taxis se réservent, que les billets s’achètent en avance, et que les gens ne sont pas disponibles pour vous aider alors qu’ils foncent au travail sous une pluie battante. Alors lorsqu’enfin je m’assois en dernière minute dans ce train, trempée et essoufflée, je comprends qu’est venu le moment de mettre mes impressions cubaines par écrit.

Du lever de soleil sur le Malecón à La Havane, au coucher de soleil sur l’Alameda à Santiago de Cuba, j’ai découvert un savant mélange de cultures latines et africaines. Un lieu où on danse la salsa et la rumba, où les peaux sont métissées et où le classique riz/poulet est accompagné de jus de mamey ou goyave. Une société animée en apparence, mais profondément discrète, secrète que nous avions 15 jours pour réussir à infiltrer, défi relevé.

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Lever de soleil sur le Malecón, la Havane, Cuba

À Cuba, quieres algo te le consigo.

La culture orale, la voix, le son, les cris. “Où as-tu eu ce vinyle ?” Et voilà qu’Abdule crie a plein poumons le nom de son ami vendeur de vinyle déjà parti, pour qu’il revienne nous présenter ses disques. Pas de téléphone portable, pas de sonnette en bas de l’immeuble, il me reste ma voix pour te dire que je suis en bas. Moi aussi je faisais ça dans mon quartier de Montigny-lès-Metz quand j’avais 10 ans, et je me souviens que si la personne était là tant mieux, sinon tant pis. Le téléphone fixe est vecteur de liberté : “il est sorti rappelez dans 3 heures”. Ce qui compte c’est ce qui est dit, non ce qui est écrit : “vous me trouverez calle San Martín mais on l’appelle la calle San José”. Alors oui quand on est habitué, pas facile de trouver le bon transport sans Citymapper, d’avoir le bon prix pour un taxi sans Uber, et de se repérer sans Google Maps, mais en a-t-on vraiment besoin, quand les voisins ont la réponse ? A Cuba, il n’y a internet nulle part sauf dans les parcs publics, transformés pour certains en zone wifi. Il faut acheter une carte qui donne un code de connexion pour 1 dollar de l’heure. A ce prix-là, on se connecte pour une raison précise et on oublie de scroller sa timeline Instagram.

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Parc à wifi, la Havane, Cuba

Los cubanos la pasan cortándose el pelo.

C’est un peu exagéré, certes. Mais à Cuba on prend du temps pour soi. On travaille “bastante duro”, et le reste du temps on fait du sport, on pêche, on voit ses amis dans la rue, on écoute de la musique, on danse, on joue. Dans les rues de la Havane, l’ambiance n’est pas différente en semaine ou le week-end, le travail et les loisirs se confondent. Au cinéma, on voit des films cubains uniquement, on rit très fort, on pleure beaucoup et on applaudi à la fin.

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Coupes cubaines, la Havane, Cuba

Le paradoxe cubain.

À La Havane, on mange ultra local : les aliments viennent des organopónicos, des jardins urbains cultivés entre voisins, par contre on roule en Lada des années 80 qui rejettent autant de fumée noire que les usines de canne à sucre. À Cuba, on a un doctorat de physique mais on est mieux payé à être bicy-taxi. À Cuba, on innove ! Mais on innove car on n’a pas le choix. Il nous manque les pièces pour réparer les voitures, donc on en invente. On répare tout, on réutilise tout, et on a trouvé des solutions ingénieuses à nos problèmes du quotidien avec ce que l’on a (c’est le concept d’innovation jugaad, discutez-en avec Leena Radjibaly). À Cuba pas de violence, pas de drogue, on rentre à pied la nuit sans encombres, et on en est fier ! Par contre, on peut prendre 15 ans de prison pour voler dans un magasin et être rejeté du foyer familial pour être homosexuel. Alors c’est quoi la liberté ? Marcher en paix dans la rue ou pouvoir fumer de la weed ?

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Chaque quartier a son organopónico, cultivé par les voisins pour les voisins, la Havane, Cuba

À Cuba c’est pénible, tu te sens touriste car tu paies en CUC, au lieu d’utiliser la monnaie nationale.

Un CUC équivaut à un dollar américain. Pour vous donner un ordre d’idée, lorsqu’on est arrivé à la Havane, le taxi de l’aéroport au centre nous a coûté 30 CUC. Pour retourner à l’aéroport 15 jours plus tard, en bons cubains aguerris, nous prenons le bus qui nous coûte en monnaie nationale l’équivalent de 50 centimes de CUC chacun. Frustrant ? Oui, mais merci le CUC ! Grâce à cette séparation des monnaies, je voyage à Cuba non pas car c’est une destination économique mais parce que j’en ai envie. Je fais fonctionner l’économie locale et surtout, surtout, je ne concurrence pas les prix cubains. Finalement, en tant que cubain, je vis l’arrivée massive des touristes dans mon pays, mais je peux encore vivre dans le centre de La Havane. Quand 45 minutes d’avion séparent Cancún où l’on vient s’enivrer pour le Spring Break et la Havane où les message révolutionnaires à la José Martí couvrent les murs, on peut se dire que finalement, on est contents de payer en CUC.

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Quartier d’Alamar, La Havane, Cuba

Aujourd’hui ce sont les élections russes !

À Cuba pas d’affiches aux couleurs criardes dans la rue représentant le dernier rasoir pour homme, pas de coupures publicitaires à la radio, ni à la télévision. Les vacances visuelles. Un bandeau d’information à la BFM sur l’écran de la télévision de Ridel dans sa maison de la Havane nous informe des dernières actualités du Venezuela et de la Russie. Je me rends compte lors d’une discussion avec Henry qu’il n’a jamais entendu parler de l’état islamique, ni de l’existence d’attentats terroristes. L’information a du mal à passer visiblement pour les cubains de Cuba. Alors Caridad passe régulièrement des coups de fils à son fils à Miami. On dit qu’il y a autant de cubains qu’à La Havane. Difficile de faire la part des choses sur l’image des Etats-Unis à Cuba, entre fierté d’être radicalement différents, et curiosité pour le goût du Coca-Cola.

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Le T-shirt qui fait fureur à Santiago de Cuba, Cuba

Pour un bon mojito : Rhum Havana Club Añejo Especial, jus de citron, eau pétillante, sucre et hierbabuena.

À Cuba on mange bien… quand on trouve ce dont on a besoin. La “libreta control de ventas para productos alimenticios” ou plus simplement “carte de rationnement” donne à chaque cubain l’accès à très bas coût à des vivres basiques pour le mois : du riz, du sel, du sucre, de la compote, et autres. Si on veut plus, on paie ! Le contraste est frappant entre l’abondance dans les campagnes où l’on cultive par exemple la malanga, la yucca et la hierbabuena, produits qui valent une fortune en ville. Et pour autant les jeunes fuient les campagnes. Seuls 20% de la population active travaillent en agriculture.

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Libreta de control de ventas de productos alimenticios, Cuba

Pays de production intensive de canne à sucre et de tabac avant la révolution, Cuba est devenu un exemple en matière d’agroécologie durant la période spéciale (point culminant de la crise économique qui a fait suite à l’embargo américain de 1992 aux années 2000). Fernando Funes, professeur en agroécologie à l’université de La Havane nous confie que l’expansion des organopónicos et les techniques de cultures agroécologiques développées sont surtout une réponse proposée à une époque où les cubains souffraient d’un manque de nourriture. Même s’il a démontré qu’on pourrait nourrir Cuba uniquement avec des techniques agroécologiques en exploitant 50% des territoires cultivables, dans l’esprit de la majorité des politiques et des citoyens, ce système n’est pas voué à durer. Aujourd’hui à Cuba, on réimporte notre nourriture, on expérimente des semences de maïs OGM et on fabrique ses propres pesticides. Qui a dit que l’herbe était toujours plus verte ailleurs ?

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Finca del Medio, paradis agroécologique de Sancti Spíritus, Cuba

Voilà à chaud, les impressions que 15 jours de découvertes à Cuba m’ont laissées. Dans cet épisode des Impressions, j’écris au pluriel car j’ai partagé mon expérience avec Gaël, un autre passionné d’agriculture. Il faudrait des années pour comprendre la complexe Cuba, mais je crois qu’il a su trouver les mots pour en exprimer un ressenti, en espagnol évidemment :

Cuba, tan hostil, tan pasivo, intrigante, e incluyente. Una isla de historia con un presente energético y atractivo. Con una mágica forma de ver la vida, alquimistas del andar. Andando, trabajando y construyendo mientras reparan, bailan y sonríen. Una reparación constante para una mejora social que va al compás del son cubano, seguida de sonrisas bien grandes y un generoso plato de arroz con potaje.

Ca vous a plu ? Découvrez mes Impressions Mexicaines !

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