Marseille – Ai Qing

Une semaine à Marseille nous a suffit pour en tomber sous le charme. C’est Ai Qing, poète chinois et père de l’artiste contemporain Ai Weiwei qui, selon moi, en retranscrit le mieux le sentiment dans ce poème “Marseille” écrit entre 1933 et 1935. Déniché à l’exposition “Ai Weiwei – Fan Tan” présente jusqu’au 12 novembre au Mucem de Marseille, je vous le partage ici, traduit du chinois par Angel Pino et Isabelle Rabut.


MARSEILLE

Aujourd’hui

Ma dérive m’a jeté

Sur la grève de ce cap étranger

 

Je regarde les rues de la ville

Qui vacillent,

Les camions tanguent comme des hommes ivres,

Bousculés par les cahots de la route

Les véhicules, telles des harengères,

Roulent en pestant et en jurant…

Sur les côtés

Devant les innombrables boutiques,

Guettent

Attendent

D’invisibles complots

Et d’invisibles tromperies…

Le vacarme du marché

Pareil aux acclamations de milliers de spectateurs s’échappant d’un stade

Me frappe

De sa vague sonore

Depuis l’autre côté de la rue…

Les piétons en un flot incessant

Pressés,

Titubants,

Débordent mon pas lent…

Leurs yeux à tous

Sont rivés vers l’avant

– Tels des bateaux sur l’océan la nuit

Avançant dans la direction que leur montre le phare,

Comme si une flamme porteuse du bonheur de la vie

Leur faisait signe dans l’immensité lointaine

 

Chez toi, ville étrangère,

Mes joies et mes chagrins se teintent du même sentiment d’ennui et de

Solitude !

Comme un chameau qui va seul,

Dans le désert sans limites balayé par le vent,

Cheminant de son pas solitaire, solitaire…

Les cris de joie de la foule des rues,

Tels des graviers qu’un ouragan soulève,

Volent vers mon coeur inquiet

Avec une force irrésistible…

Le soleil de midi,

Est un oeil aviné,

Qui irradie une colère trouble

Et un chagrin trouble…

Cet oeil

Tel un client de bordel

Fixe

La haute cheminée

Qui se rend entre les rangées d’usine.
Cheminée !

Femme violée par le Capital !

Crachant avec mélancolie

Au-dessus de ta tête

Un nuage de suie semblable à la chevelure éparse d’une épouse abandonnée…

Tous ces sacs

Remplis de marchandises,

Sont comme les crachats gris d’un tuberculeux,

Que les portes latérales des usines

Expectorent sans fin… Regardez ! Les ouvriers arrivent de leur démarche

Chaloupée !

Cette usine gravement malade

Est comme la mère qui les nourrit – 

Pour la préservation du lignage,

Ils sont aussi décharnés qu’elle !

Tout en avançant

Ils postillonnent des mots en désordre

Et puis

Ils emmènent leur conversation oiseuse

Jusque dans le tramway

Avec leurs éclats de rire incessants

Avec leurs gestes habituels

Avec leurs bouteilles de vin rouge

Vides. 

 

Sur les quais qui bordent la mer,

Les entrepôts

Et les compagnies de transport

Ainsi que les publicités pour les grands magasins

Se dressent imposants et sévères

Comme des bandits de grand chemin

Attendant l’arrivée opportune du butin.
Le gros paquebot

Les regarde avec des yeux familiers

Et ils conversent dans une mutuelle complicité.

Si les propos verbeux

Assourdissants

Qu’ils échangent entre eux

Sont des phrases d’acier et de minerai,

Grues et chariots

Sont leurs bouches étranges.

Ah paquebot,

Kidnappeur le plus grandiose au monde !

Il y a quelques années

Quand dans son ventre,

Qui m’a transporté jusqu’ici tel un charançon,

J’ai vu,

L’effrayant contenu de ses entrailles.

Son insatiable gloutonnerie

Peut causer à la terre fertile de l’Orient

Des dégâts 

Plus étendus, plus profonds et plus irrémédiables

Qu’une pluie de sauterelles ou que la sécheresse !

A cause de lui, depuis un demi-siècle,

Plusieurs peuples ont vu les pages de leur histoire

S’emplir de sang et de larmes d’humiliation…

Et moi – 

Ce jeune homme déchu

Je ne suis qu’un parmi la multitude

De ces peuples !

Aujourd’hui

Ce paquebot va de nouveau

D’un geste désinvolte

Me jeter dans son ventre

Comme des centaines

D’autres voyageurs.

Marseille !

Sur le point de partir,

Je crie ton nom !

Et moi

De mes yeux qui voient jusqu’au fond de tes crimes et de tes secrets

Je te regarde, nostalgique

Et j’ai peine à te quitter.

Je regarde, sur la grève de ce cap,

Au milieu des clameurs

Des clameurs

Propageant cette violence

Et cette folie

Ton visage et tes

Bras géants qui se tendent vers la mer,

Car toi

Tu es le trou de la serrure de la richesse et de la pauvreté

Tu es l’antre du pillage et de l’exploitation.

Ah Marseille,

Pays de brigands,

Ville terrible !

IMG_4888
Vue sur le Vieux Port de Marseille – Août 2018

Merci Gaël pour la photo !

Pour en savoir plus sur Ai Qing : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ai_Qing et découvrir l’incroyable travail de Ai Weiwei : http://www.aiweiwei.com/index.html

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