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Graines : comment tout a changé en 60 ans

Mercredi 18 octobre, SOL, association partenaire du Seed Tour, m’invite à participer à son apéro thématique : Alternative Agricoles, la solution pour mieux vivre demain ?

J’ai l’honneur de m’asseoir à cette table aux côtés de François Léger, professeur à AgroParisTech et Audrey Boullot, coordinatrice des programmes de SOL.

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La salle des mariages de la Mairie du IIème arrondissement de Paris, classe !

J’ai 10 minutes pour présenter l’état des semences en France. Vaste sujet ! Je vous retranscris mon propos ici.


 

Quand SOL m’a demandé de travailler sur l’état des semences en France, je me suis d’abord dis que chaque personne ici dans cette salle aurait pu le présenter différemment. C’est un sujet passionnant, complexe, et difficile à énoncer de manière objective. Ce que je vous donne donc ici, est mon interprétation suite aux recherches que j’effectue depuis Janvier 2017.

Il y a une histoire qui me fascine, c’est celle de l’agriculture. A ce sujet je vous recommande le livre Histoire des Agricultures du Monde de Marcel Mazoyer et Laurence Roudart. Ce qui est fascinant dans cette histoire c’est la façon dont tout a changé en une soixantaine d’années. Et ce constat est très rassurant car on peut donc se dire que tout peut changer à nouveau en 50 ans. Cela signifie que, peut-être, quand je serai vieille, l’agriculture respectera les sols, la faune et la flore, on aura retrouvé une grande partie de la biodiversité perdue, on aura retrouvé le goût et on connaîtra un système qui favorise la diversité des semences, et leurs qualités nutritionnelles. Un système de semences libres.

Les dérives d’une bonne intention 

L’histoire commence en 1932, entre-deux guerres. Le comité de contrôle des semences (l’ancêtre du GEVES, aujourd’hui le Groupe d’Etude et de Contrôle des Variétés et des Semences, un groupement d’intérêt public constitué de l’INRA, du Ministère de l’Agriculture et du GNIS, soit le Groupement National Interprofessionnel des Semences), créé le Catalogue Officiel Français des Espèces et Variétés. Ce catalogue vise à ce que les agriculteurs sachent ce qu’ils achètent. Il constitue une assurance pour les agriculteurs en termes de bonne qualité génétique, germinative (la faculté à germer) et sanitaire des semences achetées. Acheter ses semences au catalogue c’est la promesse d’augmenter ses rendements. Au niveau de la France, il s’agit d’une mesure phare en termes de sécurité alimentaire !

2ème guerre mondiale, suite à la révolution industrielle qui amène la mécanisation dans les champs, c’est la révolution chimique et le progrès en génétique qui donnent du poids et de la légitimité à l’activité semencière. Pour rémunérer les efforts et contrôler la prodution, après-guerre 1949, on interdit la commercialisation de semences hors catalogue. Il faut remettre la France en marche ! Et augmenter drastiquement les rendements pour nourrir une population grandissante.

Les semenciers s’industrialisent, grossissent, se concentrent, s’internationalisent, et aujourd’hui ce sont 3 groupements qui contrôlent 60% du marché mondial des semences. La France en 2015 domine nettement le classement des principaux producteurs européens de semences certifiées (c’est-à-dire qui respectent les critères d’entrée au catalogue), notamment grâce à la coopérative Limagrain qui est le 1er semencier français.

Lorsqu’une variété est inscrite au catalogue national, elle l’est aussi au catalogue commun des variétés établi au niveau de l’Union Européenne et peut alors circuler dans toute l’UE. Pour être inscrite au catalogue et donc être protégée par un certificat d’obtention végétale (COV), qui donne droit à des royalties à son propriétaire, la variété doit répondre aux critères DHS, c’est-à-dire qu’elle doit être Distincte, Homogène, et Stable. Pour les espèces de grande culture, comme les céréales, elle doit aussi répondre à des critères supplémentaires qu’on appelle VATE (valeur agronomique, technologique et environnementale). Une fois tous les tests concluants, il faut payer un droit d’entrée par variété qui s’élève à 6000€ en moyenne (le prix dépend de la liste sur laquelle vous inscrivez votre variété). C’est donc très coûteux en temps et en argent pour un indépendant !

Donc finalement en France on a :

  • les semences certifiées (inscrites au catalogue) ;
  • les semences de ferme (initialement certifiées et replantées par le paysan);
  • les semences paysannes (sélectionnées et multipliées par les paysans dans leur champs).

Ces dernières, hors-catalogue, peuvent être utilisées mais ne peuvent pas être vendues. Depuis la loi biodiversité de 2016, elles peuvent être échangées, ce qui est un premier pas positif ! Pour en savoir plus sur ce point, je vous invite à aller voir le film Des Clics de Conscience en salle actuellement.

Aujourd’hui, le prix des semences baisse, les semenciers fusionnent pour se renforcer (vous avez dû entendre parler du rachat de Monsanto par Bayer en 2016), les semences paysannes sont dans le radar et constituent même une menace sérieuse aux industriels selon l’étude Xerfi sur les semences de Février 2017 !

Quels enjeux façe à cette situation ? 

De mon point de vue, je distingue 3 enjeux qui me préoccupent.

Le premier est l’appauvrissement génétique de notre alimentation, et donc la perte de goût dans nos assiettes. Selon ETC Group (organisme de veille citoyenne sur la biodiversité), seules 120 espèces sont inscrites au catalogue quand on sait en cultiver 7000 en France. Dans notre esprit de consommateur de grande surface, on imagine qu’un fruit ou un légume à un certain poids, une certaine taille et une certaine couleur. Parfois on ressent quasiment de la méfiance quand ce que l’on trouve ne respecte pas l’idée que l’on s’en fait. En réalité, on ne conçoit qu’une infime partie des variétés existantes ! L’agriculture est allée vers la standardisation, pour des raisons purement logistiques d’approvisionnement des chaînes de distribution. Aujourd’hui, les plus grands chefs sont à la recherche de ces légumes “rares”, “anciens”, “paysans”. Vous pouvez par exemple aller les découvrir au restaurant Les Résistants, situé dans le 10ème arrondissement de Paris.

Le second est la dépendance économique des producteurs aux semenciers industriels. Sous couvert de sécurité alimentaire, les semenciers industriels ont vendus leurs semences dans la quasi-intégralité des exploitations françaises. Quid de notre souveraineté alimentaire (droit des peuples à choisir la façon dont ils se nourrissent) ? Les semenciers industriels se sont accaparés les semences grâce aux certificat d’obtention végétale mais aussi à des verrous biologiques, en produisant notamment les hybrides F1. Un hybride F1 est une semence à haut rendement née de deux parents dégénérés (on fait se reproduire la plante avec elle-même pour créer une consanguinité sur plusieures générations, puis on reproduit deux semences dégénérée qui donne une super-semence). L’hybride va donner des rendements spectaculaires la première année, mais pas la deuxième. Donc pour assurer la rentabilité de sa production, le producteur va racheter les semences chaque année au semencier. Il est donc dépendant des prix et variétés fixées par les industriels.  Aujourd’hui, le coût des royalties représente 31% du prix de la graine.

Le 3ème enjeu est l’impact de l’utilisation de ces semences sur l’environnement. Les semences à haut rendement atteignent ces fameux rendements grâces aux engrais et intrants chimiques vendus avec, par les mêmes semenciers. Elles dégradent donc les sols, la faune et la flore environnantes et favorisent la pollution des nappes phréatiques. Elles ne sont pas compatibles avec l’expansion d’une agriculture biologique. Les variétés hors catalogue étant peu voire pas utilisées, il y a également un enjeu de conservation du patrimoine génétique (banques de graines, banques de gènes).

Quelle place pour les consommateurs dans le changement de cette situation ? 

La situation en France est le fait de multiples parties prenantes : la recherche, les entreprises privées et leurs représentants d’intérêts, les producteurs, les pouvoirs publics et institutions (type Chambres d’Agriculture), la société civile et les consommateurs.

Il existe des tas d’organismes qui travaillent déjà sur les solutions, comme le Réseau Semences Paysannes qui favorise la diffusion des savoirs sur la reproduction de semences, et l’entraide entre agriculteurs. ETC Group ou Inf’OGM qui sont des organismes de veille citoyenne sur le sujet. Et évidemment la société civile, avec des associations comme les AMAP, SOL etc.

Les consommateurs ont un vrai poids dans les décisions de production, via chaque euro dépensé ! Il n’y a que regarder l’exemple de l’expansion du bio dans les années 90-00, et la façon dont la grande distribution a considéré le bio comme un marché porteur. On veut du bio, on nous vend du bio, on produit du bio et in fine, on adapte la loi et les politiques publiques.

C’est pour savoir comment maximiser le pouvoir des consommateurs dans le débat sur les semences que j’ai monté le Seed Tour et l’association Qu’est-ce qu’on sème. Ce projet vise à collecter les bonnes idées dans différents pays, Mexique, Sénégal, France et Inde, puis les mettre en application, pour qu’ensemble nous puissions peser dans le débat.

Aujourd’hui ma position commence à se dessiner, je crois qu’il faut :

  • former des semenciers indépendants et relocaliser l’activité semencière;
  • sensibiliser l’opinion publique pour pousser les consommateurs à se renseigner;
  • encourager le développement de circuit-courts;
  • assouplir les règles du catalogue voire le supprimer mais ceci est un autre débat : peut-on breveter le vivant ? Qu’est-ce que le commun ?

J’ai encore peu de solutions déjà identifiées à l’attention du consommateur mais voici quelques premiers pas :

  • plantons chez nous pour que notre cerveau reconnecte la graine avec ce que l’on mange;
  • renseignons-nous, posons des questions auprès des personnes à qui nous achetons nos aliments;
  • visitons des fermes pour se rendre compte de la réalité agricole !

Ce qui est certain c’est que le sujet des semences est passionnant. Il est à la base de notre alimentation et à mon sens c’est LE prochain sujet de consommation dont on entendra beaucoup parler. Il pose des questions tant techniques (agronomie), qu’économiques (nourrir une population, intérêts industriels etc.) que philosophiques (commun, libertés individuelles, droit de semer). Bref, j’ai vraiment hâte de partir.

Début de l’aventure : 4 janvier 2018. 

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